Humeurs : J + 130 : « Quand on n’a que l’amour »
Par Pauline, lundi 19 novembre 2007 à 02:02 :: Humeurs :: #54 :: rss
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Deux semaines que je suis là ; Ca y est. J’ai survécu. Immersion totale, Bienvenue dans mon quotidien. La seule personne qui parle anglais : la professeur Khmer ; La seule personne qui a la même culture que moi : internet. Pas d’argent, pas de visites, pas de backpackers, pas d’échappatoire.
Il est temps ; ça y est. C’est le moment de décrypter mes sentiments. C’est attendu, voir réclamé. Mais comment faire ? Comment raconter l’inconcevable ? L’écriture linéaire m’est impossible. La version « tableau des lieux », même en photo, j’ai beaucoup de mal à la donner.
J’ai pourtant des exemples, des brides de vie, des détails qui m’ont marqués. Mais vous feront-ils comprendre ?
Je peux vous raconter, par exemple, quand mes boutons de moustique s’infectent, que j’ai attrapé une insolation, et que je découvre à mes dépends que un crapaud, quand ça a peur, ça fait pipi. Je peux vous dire aussi, quand le même soir je lave mon linge, que ça inonde toute ma chambre, et quand, pour finir, mon étendoir de fortune se brise et répand son contenu sur le sol terreux. Vous comprendrez peut-être, alors, quand les nerfs craquent.
Mais je peux vous dire aussi, quand les enfants, m’entendant jurer, disent « grande sœur à un problème », et débarquent dans ma chambre. Je peux vous raconter quand ils ont réparé le fil, remis mon linge, et désinfecté mes jambes, avant de s’asseoir sur mon lit, mine de rien, pour jouer à un jeu. Vous comprendrez peut-être ici, quand c’est le cœur qui craque.
On ne me demande rien, même pas de travailler. Je me suis battue pour avoir mes deux heures de cours quotidiennes. Le foie gras, c’est le chien qui l’a fini. On ne me demande rien ; excepté le plus simple : être là.
Le plus simple ais-je écris ? Aimer sans contrepartie, accepter de ceux qui n’ont rien, sourire à la vie, juste, et être ensemble. Ce n’est pas rien.
Donner, c’est facile. C’est même la première chose qu’on veut faire en arrivant ici. On se dépouille de ses affaires, et on montre tous ses gadgets. Mais ce n’est pas grand chose, ça amuse une heure, puis la vie reprend. Quoi qu'on partage, ça ne comblera jamais le fossé qui existe entre nous. Les biens ne suffisent pas, c'est nous tout entier qu'il faut leur offrir.
Là ça se complique. Comment être là sans se cacher derrière son cynisme, son argent, ni ses « grandes réflexions » ? Comment ne rien faire ? Comment rire ? Comment pouvoir être triste entouré d’un joyeux vide ? Comment être simplement ensemble, quand on vient de deux planètes opposées ? C’est le plus difficile.
Nous aurait-on enseigné à vivre à l’envers ? J’avais appris à blinder mon cœur, et maintenant on me demande de l’ouvrir. Je dois lever les barrières. Je suis perdue. Je m'y fais, je m'attache, ça me chamboule et me change. Encore deux mois et demi pour m'y faire, deux mois pour découvrir, prendre des leçons d'humanité et les laisser dévaster mon coeur.
Je vous en parlerais de ce pays magnifique, je vous en dirais sur les trajets en motodop, les sourires d’enfants, le massacre de leurs parents, les maisons sur pilotis, les danses magestueuses, les célébrations funéraires de 3 jours, la formation des moines, les courses de pirogues, le système politique post-polpotien…
Mais attendez. J’écoute Brel.
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Commentaires
1. Le lundi 19 novembre 2007 à 18:59, par iacopo
2. Le mardi 20 novembre 2007 à 10:28, par tata Sylvie
3. Le mardi 20 novembre 2007 à 12:18, par Nadine
4. Le mardi 20 novembre 2007 à 18:54, par Papé
5. Le mercredi 21 novembre 2007 à 04:43, par Pauline
6. Le jeudi 22 novembre 2007 à 19:23, par Charles
7. Le dimanche 2 décembre 2007 à 20:54, par Marion
8. Le mardi 18 décembre 2007 à 22:47, par damien
9. Le mercredi 19 décembre 2007 à 09:05, par Pauline
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