Qu'est-ce qui motive l'homme au voyage et au départ volontaire : mythes, rêves, religion, désir de liberté, soif de vivre, recherche de l'aventure, de la connaissance de soi-même ou des autres ? Probablement un mélange de tout cela. Si tu t’interroges sur les motivations, la poursuite et les attendus de tes « trois petits tours et puis reviens », c’est pour toi que j’ai creusé ce thème en sortant des sentiers battus du « voyage qui forme la jeunesse » afin de resituer ton périple dans une approche plus intemporelle et universelle. J’ai ainsi retiré le sentiment que tout voyageur – plus ou moins bien armé - poursuivait un même parcours - plus ou moins semé d’embuches – qui lui faisait successivement emprunter les trois pistes qui se nomment rupture, connaissance et transformation personnelle.

Quelques jalons mythologiques, historiques, religieux, littéraires…

Revisite la mythologie et tes classiques littéraires, cherche à décrypter la vie de DON QUICHOTTE, à analyser les voyages de Gulliver ou des Lettres Persanes, à relire Alexandra David NEEL, une parisienne sur les routes de Lhassa (que j’ai vraiment lu et relu à ton âge). Tu y trouveras la fracture à travers l’exil, la connaissance à travers les découvertes et les épreuves puis la transformation mise en évidence au retour. Les textes religieux font également une large part au voyage, depuis ABRAHAM quittant sa famille sous la bénédiction de YAHVÉ, puis MOÏSE, le Juif Errant, MAHOMET ou BOUDDHA sortant de l’univers clos de son palais pour découvrir le monde et être confronté à la vie, jusqu`aux pèlerinages encore bien actuels vers Compostelle ou la Mecque. En Occident, si le Moyen Age a donné au voyage la double signification de pèlerinage et de croisade, ce n'est que vers la fin du XVème siècle qu’il trouvera sa forme moderne avec l'essor du commerce, ainsi que son Dieu mythique : HERMÈS, à la fois messager et patron des commerçants et des nomades. Le terme « tourisme » apparaîtra pour la première fois en 1800 en langue anglaise pour caractériser les voyages d’agrément pour lesquels labeurs, dangers et fatigues ont disparus. En 1969, peu avant ta naissance, le premier pied sur la Lune posé par Amstrong, a marque le début de l'épopée du voyage galactique. Enfin, il est probable que ce XXIème siècle connaîtra - tous voyages confondus - les plus grandes migrations que l'humanité aura connu.

Ainsi, le voyage est une constante qui touche toutes les époques, toutes les classes sociales, tous les points de la surface du globe. Certaines communautés ou peuplades en ont même fait leur mode de vie : ce sont les peuples nomades Touaregs, les marins Moken dans le Golfe du Bengale, les Massaïs au Kénya, les Tsaatans en Mongolie, les pygmées Aka, les Tsiganes, les gens du voyage…

Un sentier semé de fractures et de ruptures

Le voyage est un événement tangible qui délimite concrètement l’univers de celui qui l’accompli en trois temps véritablement distincts : avant/pendant/après, dont chacune des phases constitue une fracture. - Dans l’avant voyage, tout n’est qu’expérience possible, projection, imagination de l'autre et du « là-bas ». On s’y déplace par la pensée, on se prépare à partir avec plus ou moins de sérieux et de convictions. On rêve chaque étape en adaptant les situations à son avantage tout en demeurant dans un monde virtuel bien proche de celui des jeux vidéos ou l’on peut arrêter, reprendre, rejouer la partie. Beaucoup de candidats au voyage ne dépasseront jamais ce stade velléitaire ! - Pendant le voyage, le concret fait totalement place à ce qui avait été imaginé et impose brutalement ses dures lois. Cette confrontation constitue une rupture majeure qui plonge le voyageur à la fois dans la réalité temporelle (gestion du temps), la réalité spatiale (gestion des horaires et des distances), la réalité financière (gestion de ses moyens et ressources) et la réalité relationnelle (gestion de ses réactions et de celles de son entourage). Chaque instant devient risque et vulnérabilité. Aussi, par et dans l'expérience du quotidien, une nouvelle identité émerge dès lors que le voyageur comprend que le plus anodin de ses actes, de ses erreurs ou de ses manquements peut le conduire à des situations inextricables : l'étrangeté n'est plus chez l'autre, elle prend forme en soi. - L’après voyage est un sentiment nouveau qui peut être difficile, voire douloureux à gérer. C’est en fait un autre départ, un nouveau voyage, une recomposition de sa personnalité. Sera-t-on perçu comme l'étranger, celui qui a changé et que l’on rejette ; comme l’enfant prodigue, celui qui fascine et que l’on hisse sur un piédestal ou tout simplement replongé sans considération dans la poursuite d’un parcours universitaire ou professionnel ?

Le raccourci vers découvertes et connaissances

Le voyageur, qu’il soit pèlerin, nomade, philosophe, aventurier, touriste, étudiant, poète... est le seul à pouvoir déchiffrer des odeurs, des reliefs, des façons d'être, de se comporter, de manger, de vivre que l'on désigne souvent sous le concept de culture. Ces découvertes ne peuvent se faire que de manière concrète, même si la lecture de récits et de guides touristiques permet d’en anticiper les contours et les plus gros écueils. Dans notre histoire occidentale, la polarité Ici / Là-bas a tissé un lien qui dissimule une relation entre ignorance et connaissance. Par ignorance l'Orient était considéré au Moyen Âge comme le lieu où l'Antéchrist résidait. Par ignorance, de nombreux voyageurs de l'Ancien Monde comme Marco POLO et Christophe COLOMB ont cherché le Paradis Terrestre, en Chine, en Mongolie puis en Afrique, en Inde et en Amérique. La réalité est plus nuancée : ni Enfer ni Paradis, car si « Là-bas » la nature est différente, pouvant paraitre merveilleuse ou diabolique, la nature humaine y demeure similaire et simplement adaptée ou soumise à d’autres codes et formatages. Au voyageur de le découvrir !

Plus proche de nous, dans la tradition de certaines classes sociales ou corps de métier, le voyage fait partie intégrante d'une formation à la vie étalée sur plusieurs années et relevant d'une pédagogie de l'ouverture. Le voyage devient l'outil, le lien qui conduit le novice à se former mais aussi à vivre des rites de passage, des transformations personnelles dans la construction d'un capital culturel et symbolique. C'était le fameux Grand Tour des aristocrates anglais, c'est l’apprentissage d’un art ou d’un métier par le voyage chez les Compagnons menuisiers ou tailleurs de pierre. Dans tous ces cas, le voyage fixe des valeurs inébranlables dans l'esprit du voyageur, qui, traditionnellement, part de chez lui et reviendra chez lui pour s'installer et fonder un foyer.

Le terme de raccourci se prête bien à cet « apprentissage en avançant » car la mobilité et la dure réalité imposent d’assimiler et de s’adapter rapidement à son environnement sous peine de rejet ou d’échec cuisant. L’acquisition d’une connaissance similaire – j’allais dire sagesse - est certes possible à travers les lectures et les enseignements sédentaires, mais nécessite une durée considérablement plus longue.

Voyager est une étape importante de la formation de l'esprit et de l'apprentissage de la vie qui nécessite une attitude humble afin de recevoir d'autrui. Ces principes sont universels comme l’exprime cette sagesse arabe traduisant la complémentarité entre voyage et éducation : « Voyage, tu découvriras le sens des choses et la valeur des hommes ».

La voie royale de la transformation de soi

Confronté à des ruptures de rythme et à la gestion du quotidien, le voyage ne peut que forger la personnalité et la maturité de celui qui l’accompli. Dans tous les cas, le voyageur est celui qui sait ce que les autres ignorent ou supposent. Celui qui a touché et vécu ce que les autres ont lu ou imaginé. Celui qui a géré et survécu à des situations que les autres n’avaient qu’au mieux pressenties et mises en garde. Cet apprentissage force à voir autrement, à observer, à analyser et à gérer. Il impose quelques sacrifices tels que orgueil, vanité, complexe de supériorité, esprit rationaliste... Or tout un chacun n'est pas prêt à effectuer de telles remises en cause et vit nécessairement le voyage par des grilles de lecture qui peuvent conduire à un décentrage par rapport à la réalité. C’est alors que préjuges, précipitation, naïveté et indécision auront vite fait de transformer le rêve en cauchemar.

Partir favorise une distance par rapport à son héritage culturel, spirituel et familial et demeure la voie royale qui permet la transformation de soi-même. Le voyageur porte en lui le bagage de ce qu'il a été et de ce qu'il est afin de forger ce qu’il sera, dès lors qu’il est capable de reconsidérer ses pensées héritées, sans pour autant en rejeter les fondamentaux.

Attention à la grosse tête, à se considérer détenteur de « la vérité » ! La transformation de soi par le voyage constitue un effort et une quête et non pas une récompense obtenue en bout de parcours : le bonheur et la vérité ne sont pas au bout du chemin, le bonheur et la vérité SONT le chemin. Pour que ce processus initiatique se réalise, il convient de se rendre plus attentif aux autres sans annihiler son jugement, de se montrer fraternel sans se faire dominer, tout en conservant ses différences et ses convictions. Dans ces conditions le voyage sera avant tout une réussite intérieure, sinon il demeurera un banal déplacement touristique voire même un échec personnel inavoué et traumatisant.

A titre de synthèse

Le voyage est un thème éternel et un sujet extrêmement vaste qui explore des notions d'aventure, de pèlerinage, de quête et de passage vers la connaissance de soi-même et des autres. Il marque une rupture et une remise en cause de sa vie, construit un savoir tout en améliorant la connaissance et la maitrise de soi. Aussi il serait bien prétentieux et réducteur de vouloir tirer une conclusion ou une règle générale de ces analyses qui doivent demeurer des « raccourcis ». Aussi, pour rester fidele au chiffre 3, qui caractérise ton périple, je te laisse méditer ces trois citations qui synthétisent mes trois piliers de réflexion sur le thème du voyage :

Claude LÉVI-STRAUSS : « Un voyage s'inscrit simultanément dans l'espace, dans le temps et dans la hiérarchie sociale... En même temps qu'il transporte à des milliers de kilomètres, le voyage fait gravir ou descendre quelques degrés dans l'échelle des statuts. II déplace, mais aussi, il déclasse, pour le meilleur ou pour le pire ». MONTAIGNE : « J'observe dans mes voyages cette pratique, pour apprendre toujours quelque chose par la communication d'autrui, de ramener toujours ceux avec qui je confère, aux propos des choses qu'ils savent le mieux ». DIDEROT : « L'âge du voyageur est celui où le jugement est formé et la tête meublée des connaissances requises. Sans ces deux conditions ou l'on ne rapportera rien de ses voyages ou l'on aura fait bien du chemin et dépensé beaucoup d'argent pour ne rapporter que des erreurs et des vices. »

Je souhaite uniquement la réussite de ton voyage personnel, car de lui dépend ton futur.

Papé, le pépé pontifiant comme un pape !

Un lien sur Alexandra David Neel