A Moscou, je n’étais pas seule. Entourée d’étudiants étrangers, j’avais créé mon espace et retrouvé des repères « comme à la maison ». Depuis, les choses ont changées. Pour quitter cette ambiance Européenne et être sûre de pratiquer la langue, j’ai fui les gros sacs à dos, l’anglais et les auberges de jeunesses. J’ai préféré l’option rencontres russes et hôtels de routiers délabrés ; pas plus chers que les auberges (1). C’est plus glauque, on se sent souvent plus morose, mais il y a moins ce côté « autocongratulation » des globe-trotters ensembles, amusant quelque temps mais au final assez superficiel.

Je sais que je suis passée à côté de quelque chose en choisissant cette option. Je n’ai pas pu aller visiter le lac Baïkal par exemple, car mon hôtel, pas du tout habitué aux étrangers, ne savait pas comment m’enregistrer au poste de police. Comme c’était obligatoire pour avoir mon visa mongol, j’ai fait les démarches toute seule, affrontant l’administration russe (qui n’a rien à envier à la française). Puis j’ai du expliquer aux gérants comment procéder, parlementer et y retourner avec eux. Cela m’a valu trois jours à courir dans la ville, puis deux autres coincée dans ma chambre, sans passeport. Dans une auberge, le service est proposé d’office, de façon payante et rapide. C’est plus difficile seul, mais je me dis que c’est aussi plus authentique. Je me suis confrontée à la réalité, le tourisme attendra. Et puis, j’ai gagné un ami super, très marrant, parlant "presque aussi bien" anglais que mois russe. J’ai progressé dans la langue et ça m’a donné une bonne raison de revenir (en Republique d'Ingouchetie cette fois) pour le revoir. Ca, ça vaut tous les Baïkal du monde (2) !

Au final, voyager seul, c’est être rarement seul. Cela semble contradictoire, mais c’est pourtant la réalité. Sûrement aussi parce que je suis une fille, je suis l’attraction principale des endroits que je visite. Je me suis fait prendre en photo dans le train en tant que « première étrangère rencontrée ». C’est assez flatteur et amusant ; tant qu’on n’oublie pas les risques encourus. Pour ne pas paraître trop démunie, je m’invente des amis partout à qui je rends visite. C’est tellement étrange pour les autochtones, une jeune fille avec un gros sac, quittant Paris pour se perdre au fond de la Sibérie. Tout le monde semble inquiet pour moi, me dit de faire attention, mais au final me chouchoute. J’ai déjà eu au moins cinq propositions pour des gardes du corps personnalisés. Entre boissons, nourriture, facilités… C’est bien utile !

C’est bien joli tout ça, mais il ne faut pas s’y fier. Si les russes sont adorables au naturel, quand la vodka commence à faire effet, la « garde » à tendance à vouloir se faire plus rapprochée. Je me suis entraînée au regard noir et ne fais pas trop la maligne. Un renseignement à demander ? Je m’adresse en premier aux jeunes filles, aux mères de famille, voir aux jeunes hommes à l’air sobres et propres. Les autres j’écourte. Je passe à côté de certaines choses ainsi, comme la possibilité d’être hébergée chez des particuliers, mais je n’ai pas encore assez confiance en moi, en mon russe, et surtout dans les autres pour enlever les barrières. Si on m’embête vraiment, je connais quelques phrases en russe pour me défendre, mais pour faire plus de poids, j’y ajoute le regard noir, voir les tirades en français (c’est le ton qui compte), même ponctuées du mot « fuck », compréhensible partout dans le monde. Pour l’instant, rien n’a dérivé. Je touche du bois, et continue à faire mentir le proverbe car « il vaut mieux faire pitié que envie ».

Mis à part ce côté sécuritaire, il y a aussi le moral à gérer. Etre seule, c’est être plus perméable à son environnement ; dans le bon comme dans le mauvais sens. Ceux qui me connaissent savent que j’ai un côté « ventouse en manque perpétuel d’affection ». Je m’attache vite, ici comme ailleurs, et j’ai parfois du mal à être seule. Pourtant j’apprends.

En ce qui concerne les au revoir, c’est une victoire à chaque fois : « Oui ! Je n’ai pas pleuré ; Ou si peu ; Ou en cachette. » Tout va plus vite et plus fort en voyage, et j’ai rencontré vraiment des gens supers, que j’ai eu du mal à laisser partir. C’est difficile de s’entendre bien avec quelqu'un et de se dire qu’on ne le reverra plus ; ou dans un an. Mais je me remonte le moral en me disant que j’en rencontrerais d’autres qui ne seront pas moins intéressants. Passé le moment de blues, il y a toujours quelque chose de nouveau qui remotive, et fait voir le futur : Nouvelles rencontres, nouveau départ… La sélection, quant à elle, se fait toute seule. Sur la collection d’une bonne cinquantaine d’emails que j’ai récoltés, il y a ceux avec qui le contact reste(ra), ceux que je serais contente de revoir un jour, et ceux que j’ai déjà oubliés. Ca ne sert à rien d’en faire un plat ou de grandes promesses, les choses seront comme elles doivent être. Point. Pour cette raison, j’ai banni les mots « toujours » et « jamais » de mon vocabulaire. Qui vivra verra.

Bon, j’use quand même de quelques stupides pratiques mélodramatiques, comme par exemple les échanges bizarres. Quand on ne peut pas faire de promesses, ni montrer combien on apprécie la personne, on a une subite envie de donner. Au premier contact, c’est la carte de visite. Mais ensuite ? Elastiques, livres, gribouillis… Je n’ai pas grand-chose, peu de superflu, et rien de vraiment intéressant, mais tant pis, je donne, ça fera un souvenir. De mon côté, j’ai récolté une mini boule de billard (pour la chance), un livre en anglais (pour m’occuper et pratiquer), une espèce de branche d’arbre tordue (pour faire les chignons), une figurine de chien (pour avoir le pouvoir du tigre), et un soutien-gorge (pour donner l’illusion que j’ai de la poitrine). J’adore ces objets, ils ont tous un sens pour moi, et ils font partie intégrante du voyage. Ajoutés aux cadeaux de mes proches avant mon départ, c’est comme si j’emportais les gens que j’aime avec moi autour du monde.

Pour gérer la solitude enfin, j’ai trouvé quelques parades. Après deux mois en dortoir collectif, ça m’a fait du bien de me retrouver un peu face à moi-même. Pourtant, le temps devient vite long entre quatre murs, et on a tendance à attraper le bourdon, voir se démotiver. Pour ça, je suis bien contente d’avoir pris mon ordinateur. Entre les photos et musiques qu’il contient, les articles que je m’impose de rédiger (me permettant de rationaliser), et les films à regarder, ça me permet de profiter au mieux de ces moments. Récemment, j’ai trouvé une nouvelle occupation dont je suis très fière : les bracelets brésiliens. L’idée m’est venue en passant devant un magasin de couture l’âme en peine. Au moins dix ans que je n’en avais pas fait, mais ça m’est bien revenu. Ces bouts de ficelles comportent l’intérêt multiple de prendre peu de place, être économiques, me rendre mon âme d’enfance, m’occuper sans trop réfléchir, et faire de futurs cadeaux à offrir en cours de route.

Mais bon, après tout, ce n’est pas comme si j’étais vraiment seule. La civilisation n’est pas bien loin. Cette dernière nuit à Irkoutsk, par exemple, je la passe en auberge (1) « tout confort » (avec 2 autres français, internet, cuisine commune, machine à laver, télévision…), histoire de partir plus calmement. L’expérience russe se termine, et je me remets dans l’optique tourisme. Dans un peu plus d’une semaine, je retrouverais ma maman en Chine, et avec elle l’air de la France (en plus du fromage et du vin rouge commandés). Enfin, je sais aussi que beaucoup de gens sont avec moi : Si la déprime devient trop pesante, j’ai ma Antochka à contacter de jour comme de nuit ; et si les problèmes sont trop prenants, il y a bien un membre de ma famille pour signer un chèque ou sauter dans le premier avion. Je n’utilise pas ces options (héhé on se sent mieux ?!), mais de savoir qu’elles existent, ça fait vraiment respirer !


(1) : voir adresses dans la galerie photos sur Irkourtsk

(2) : D’autant plus que je le parcourrais un moment depuis le train, et qu’on m’a dit qu’il n’y avait pas grand-chose d’exceptionnel à y voir… J’ai préféré laisser tomber cette visite pour être sûre de profiter de la Mongolie, et notamment de l’équitation et du séjour en Yourte ; plus intéressant et moins coûteux.