La Russie est un exemple flagrant d’économie de marché et de business galopant. Qui veut réussir, se donner du mal, apporter les capitaux et connaître les bonnes personnes, peut faire fortune dans le pays. Le « rêve américain », devenu impossible dans nos économies d’oligopoles, s’est implanté ici. Il est difficile de compter les voitures de luxe dans la rue, ou de savoir quel oligarque est le plus riche. Lors de la Perestroïka, les vieilles familles nobles et les membres du parti, ont dû, dans certains cas, laisser la place aux jeunes loups des affaires. La pyramide sociale s’est modifiée, créant de nouveaux riches, mais aussi de nouveaux pauvres.

D’un autre côté, certaines habitudes communistes sont toujours présentes dans le pays. L’administration tient un pouvoir fort, tandis que les habitudes sont toujours sécuritaires. Le pays est en transition démocratique, mais il est encore loin d’être libéral. Dans le bon côté, en revanche, l’aide aux démunis (nationaux) est forte. Il est beaucoup d’emplois qui n’ont d’autre utilité que de donner un salaire, voir un toit à ces individus. Les habitudes communautaires, dans un pays où la crise du logement fait rage, sont encore palpables. Il est aussi, bien sûr, des nostalgiques du régime, qui rêvent d’un retour en arrière.

Là où l’interrogation se fait pesante, c’est au niveau des souvenirs. Les noms des stations de métro, des rues, voir de certaines villes ont été modifiées après la chute de l’URSS. Deux seulement sont restés : Marx et Lenine. Le second surtout, est présent partout. Il n’est pas une place centrale, sans son image, en portrait ou statue. C’est comme si le communisme était encore adulé, dans sa version théorique et révolutionnaire. On semble estimer que l’idée était bonne, mais que les dirigeants l’ont pervertie, en s’accaparant pouvoir et richesse.

En ce qui concerne Staline, c’est facile à comprendre. Il a dirigé l'Union soviétique seul pendant vingt-cinq ans, entre 1928 et 1953. Dictateur charismatique, il est le maître d’œuvre de la répression religieuse et intellectuelle, de l’espionnage de voisinage, et aussi des goulags et des Grandes purges de 1937. Il fit collectiviser intégralement les terres et industrialisa l'Union soviétique à marche forcée par les très ambitieux plans quinquennaux, sans souci des oppositions, brisées, ni du lourd coût humain et social. Ses actions sont cauchemar, et on peut comprendre que personne ne souhaite se souvenir de lui.

Pourtant il y a eu d’autres dirigeants influents de l’URSS. Nikita Khrouchtchev (au pouvoir en 1964), par exemple, a été le premier chef soviétique à cumuler les titres du Premier secrétaire du PCUS et celui du président du Conseil des ministres de l'URSS. Quant à Léonid Brejnev, il fut en même temps Premier secrétaire (depuis 1966, secrétaire général) du PCUS et président du Praesidium du Soviet suprême de l'URSS (de 1960 à 1964 et de 1977 à 1982). De eux non plus, aucune trace. Ils sont comme oubliés.

On en revient même à des aberrations historiques. Une mosaïque dans le métro représentant Lénine victorieux de la lutte contre le nazisme, par exemple, laisse coi. Anachronisme total, pour un dirigeant décédé en 1924, qui, par la peur du communisme, a servi de justification à l’implantation des régimes fascistes. Ces mensonges historiques ne sont pas alarmant, car ils sont présents, si on y regarde, dans chaque société. Arranger son passé, pour le faire accepter comme ciment du peuple, est une particularité commune à tous les nationalismes. Le fameux « Nos ancêtres les gaulois », enseigné aux colonies françaises, en est une attestation.

Ce qui est plus inquiétant, c’est ceux dont on ne parle pas. Il y a comme un trou noir dans l’histoire russe. La période tsariste revient à la mode ; La religion aussi. Après avoir été mise sous contrôle et réprimée par le communisme, l’orthodoxie se montre aujourd’hui au grand jour. A cela succèdent les espoirs marxistes léninistes. Puis, plus rien. Le passé proche est mis sous voile, tandis que l’idéologie de demain n’est pas encore trouvée. Le pays se cherche, incontestablement, et n’a pas encore défini sa ligne de conduite, sa justification collective, pour s’unir dans une nation saine.